Préjugé vs regard
À l’occasion de la parution de Et sinon, Max ça va ? dans le recueil Récits de jeunesse, j’ai envie de revenir sur ma rencontre avec les élèves du conservatoire Noureev de Sainte-Geneviève-des-Bois.
Pour les 10 ans de Jeunes Textes en Liberté, la Scène nationale de l’Essonne m’a offert une résidence d’écriture. La consigne de départ n’était pas très précise : passer du temps avec un groupe de jeunes de l’Essonne, les rencontrer, puis, à partir de ces rencontres, écrire un texte court. L’ensemble des textes issus de ces résidences devait dresser un portrait de la jeunesse de ce département.
Aussi diverse soit la population de l’Essonne, le groupe qui m’a été attribué était socialement très proche de moi. On peut avoir des préjugés, malgré nous, sur des populations avec lesquelles nous ne sommes pas familiers. J’ai découvert qu’on en a tout autant sur des groupes sociaux qui nous ressemblent.
J’ai grandi dans une ville assez semblable à Sainte-Geneviève-des-Bois. Un quartier résidentiel, trop près de Paris pour avoir une identité vraiment propre, trop loin pour profiter pleinement de ce que la capitale peut offrir. À leur âge, moi aussi, je faisais du théâtre et rêvais de devenir comédienne. Je faisais partie d’une petite bourgeoisie blanche. J’avais un accès assez facile à la culture. Je m’intéressais à la politique et au reste du monde. Je pensais que mon avis comptait.
Mais surtout, je rêvais de partir. Mon mot fétiche était la liberté. Il me fallait un horizon plus grand.
Je n’ai aucune nostalgie pour mon adolescence. Je m’en souviens comme d’une période difficile que j’avais hâte de quitter.
Je me suis donc rendue au premier atelier en appréhendant l’effet miroir. Je ne crois guère aux coïncidences. Il devait donc y avoir une raison à ce que je doive rencontrer précisément ce groupe de jeunes, dans cette ville qu’une forêt seulement sépare de celle où j’ai grandi.
Qu’allais-je remuer ? Qu’allais-je apprendre de moi ? Qu’allais-je devoir en dire et en écrire ?
Dans le train, un texte s’écrivait déjà dans ma tête.
Un texte assez mauvais. Un texte basé sur mon ego et plein de préjugés.
Entre mon adolescence et cette résidence, le temps avait passé.
Trente ans avaient passé.
Trente années chargées pendant lesquelles le monde a changé.
La ville ressemble bien à celle où j’ai grandi. Il y a la mairie et un conseil municipal pour enfants. Il y a le collège devant lequel on se retrouve même les jours où l’on n’a pas cours. Une médiathèque construite dans un quartier dit populaire pour faciliter l’accès à la culture, mais qui peine à brasser les populations. Il y a le petit bois où l’on embrasse une fille ou un garçon pour la première fois.
Il y a toujours tout ça.
Mais la liberté n’est pas le mot d’ordre de ces jeunes. D’abord parce qu’ils ne sont pas moi. Ensuite parce que c’est ma génération qui les a élevés, et non celle issue des années 70 qui a élevé la mienne. Et, comme je le disais, le monde a changé. Le monde est devenu plus dangereux, plus sécuritaire. Leur peur m’a frappée. Nous en avons beaucoup parlé.
Alors, face à eux et non plus à l’idée que je me faisais d’eux, je ne savais plus ce que j’allais écrire.
En tant qu’autrice, avec une commande de texte et une date à laquelle je devais le rendre, je me suis retrouvée face à un vide.
Il m’a fallu l’accepter.
Oublier mon ego. Oublier mon adolescence. Mon expérience. Accepter que je n’allais pas parler de moi.
Ne plus rien savoir.
Abandonner mes préjugés.
Et faire place au regard.
Les écouter. Les regarder. Susciter le dialogue. Devenir curieuse. Interroger. Questionner. Et les amener, eux aussi, à se questionner.
Au fil des rencontres, ils m’ont surprise, bouleversée, émue. Ils m’ont fait rire. Ils m’ont donné de l’espoir et suscité quelques doutes.
Le texte que je devais écrire s’est fait oublier pendant ces rencontres. J’engrangeais de la matière. J’apprenais à les connaître.
Mon écriture n’était plus un vide à combler, mais une étape qui viendrait après.
Pas tout de suite.
Après plusieurs mois. Plusieurs rencontres. Des discussions. Des questions. Des réponses. Des silences aussi.
Le texte devait parler d’eux, mais pour que je me sente légitime à l’écrire, il devait être écrit pour eux.
Ils ont été les premiers à découvrir Et sinon, Max ça va ?
Avant de leur lire, je leur ai un peu parlé de moi. De la manière dont j’avais vécu ces rencontres. De ma façon de travailler. De mon regard sur eux.
« Je ne suis pas sociologue.
Ce sont vos mots, vos expériences, certaines de vos questions. Mais ce texte, c’est mon regard.
Vous allez peut-être vous reconnaître. Peut-être pas.
Vous avez le droit de ne pas aimer. Et vous aurez le droit de me le dire. »
Puis je leur ai lu.
Il y a eu un silence.
Un élève a fait cette remarque :
"C’est sombre.
Oui.
Et c’est là que mon regard intervient. C’est la partie du texte qui m’appartient."
Même si j’ai voulu que Et sinon, Max ça va ? se termine sur le mot « vie », sur une énergie, une envie, un élan encore propre à la jeunesse, il y a dans mon regard de femme, trente ans plus âgée qu’eux, non pas la recherche d’un temps perdu, mais de l’inquiétude pour eux.
Et sinon, Max ça va ? vient d’être publié dans le recueil Récits de jeunesse, aux éditions L’Œil du Prince. Je suis très heureuse que le nom de chacun des participants à cet atelier y figure.
Comme je leur ai dit, ce sont leurs mots et mon regard.
J’espère qu’ils en sont aussi fiers que moi.