Et si, pour donner le goût de l’écriture, on commençait par la désacraliser ?
Il y a, au pays de Voltaire et d’Hugo, un énorme paradoxe et ce n’est pas pour rien qu’il a fallu que je parte aux États-Unis pour m’autoriser à écrire et à le dire. On voudrait que les enfants aient le goût de l’écriture. Il est de bon ton qu’ils sachent écrire. J’entends que l’arrivée de l’IA terrifie certains car tout le monde pourra rédiger un texte sans s’emparer de la langue, sans savoir faire par soi-même. Le risque est que la pensée se perde. Oui, mais les a-t-on jamais autorisés à aimer écrire ?
Depuis quelques jours, le sujet de l’écriture est dans tous les médias. Tout le monde y va de son explication de ce qu’est un écrivain, de comment celui-ci doit écrire, de comment il doit souffrir pour le faire. Mon âme d’enfant dyslexique, dysorthographique, avec un trouble de l’attention se réveille dans la peine. Croyez-moi, j’ai beaucoup souffert !
Enfant, je faisais 150 fautes par dictée et pourtant, je lisais énormément. Mes rédactions n’étaient jamais lues jusqu’au bout. Mes devoirs étaient notés sur mon orthographe. Mes notes restaient nulles. Je sais, cette époque est révolue. Pourtant, lors d’un atelier, un de mes élèves m’a dit : « Vous m’avez appris une chose que je n’oublierai jamais. Il n’y a pas une façon d’écrire et je peux le faire comme je veux. » J’en ai eu les larmes aux yeux. Moi qui, à son âge, n’osais dire à personne ce que je faisais, comme si je commettais un acte répréhensible. Prétendre écrire ! Après la lecture d’un de ses textes, je lui ai dit : « Arrête de te censurer. Tu commences de façon très personnelle et à un moment, on entend que tu te dis non, c’est pas bien, c’est pas comme ça. À ce moment-là, on perd ta voix. » Sa réponse : « Parce qu’on m’a toujours dit que je n’écris pas comme il faut ! »
Récemment, une enseignante en milieu hospitalier qui cherche quelqu’un pour des ateliers me dit en s’excusant : « Vous savez, ils ont du mal à écrire. Ils ont un traumatisme crânien. »
On voudrait que nos jeunes écrivent mais à condition qu’ils écrivent bien, qu’ils respectent les règles. Et je ne parle pas que de l’orthographe ni de la syntaxe. Il faut que ça sonne littéraire.
À New York, alors que je devais écrire en anglais, mes fautes sont devenues de la poésie, mon envie mon talent, écrire : un espace de liberté à conquérir. Je voyais enfin le ciel s’étendre à perte de vue. J’ai appris auprès d’auteurs qui ne ploient pas sous le poids de modèles auxquels il est impossible de se mesurer et qui n’en voient pas l’intérêt.
Et j’ai été publiée ! En France. Pour un texte écrit en français !
Cette même éditrice qui venait de me consacrer m’a rapidement remise à la place qui devait être la mienne en me disant que je ne pouvais pas prétendre être un écrivain ! « Seuls quelques-uns peuvent se dire écrivains ! Hugo (encore lui !) est un écrivain !» Elle ne m’a pas dit : « Vous n’êtes pas encore un bon écrivain ou un grand écrivain. »
Je revenais de New York où qui veut s’autoproclame artiste, alors je me suis autorisée à croire que je suis écrivaine, même une toute petite écrivaine sans grand talent mais une écrivaine. Parce qu’au fond de moi, c’est ce que je ressens, malgré ou grâce à toutes mes fautes. J’ai appris que ma façon de manier la langue est ma singularité, que le style peut y trouver sa source.
Je pense que la souffrance aurait pu m’être épargnée. Ce n’est pas elle qui a permis à mon écriture d’émerger. Un écrivain est témoin de son époque, mais on attend encore de lui d’accoucher seul et dans la souffrance. Je rappelle que la péridurale a été inventée. Les bébés ne sont pas plus laids !
Alors oui, aujourd’hui, des machines corrigent l’orthographe. Elles peuvent aider à structurer la pensée, à la booster, à la développer. Elles peuvent aussi permettre de rester concentré.
Tant que des voix peuvent éclore.
Tant que des idées peuvent émerger.
Tant que des personnes peuvent se faire entendre.
L’important n’est-il pas ailleurs ?